De compacte de monsieur Tout-le-Monde à star de YouTube
La Ford Focus, à la base, c’est la compacte que tu croises tous les jours sur le périph’, en VTC, en voiture de société ou devant Carrefour. Rien de plus banal.
Et puis un jour, un certain Ken Block a décidé de la transformer en arme de gymkhana. Résultat : des millions de vues, des donuts au millimètre autour de poteaux, et une image complètement différente pour la Focus, surtout dans ses versions sportives ST et RS.
Dans cet article, on va voir :
- Comment et pourquoi Ken Block a choisi la Focus
- Ce qu’il y avait vraiment sous la carrosserie de ses Focus de gymkhana
- Ce que ça a changé pour Ford… et pour les conducteurs comme toi et moi
- Ce qu’on peut encore retrouver de cet esprit-là en 2024 sur route ouverte
Ken Block : du snowboard aux dérives millimétrées
Avant de parler Focus, il faut situer le bonhomme. Ken Block, ce n’est pas juste “un gars qui fait des drifts pour YouTube”. C’est un entrepreneur (cofondateur de DC Shoes), pilote de rallye, et surtout un communicant de génie qui a inventé un format : le gymkhana moderne en vidéo ultra-cinématographique.
Le principe : un parcours urbain ou industriel, un seul pilote, une voiture survitaminée, et des figures de pilotage en chaîne :
- drifts à haute vitesse entre les obstacles
- donuts autour de poteaux, barrières, derrières de camions
- 180° et 360° à quelques centimètres de murs ou d’objets
- sauts, passages sur ponts étroits, sous camions, etc.
Tout ça calibré pour la caméra, avec un gros travail de montage, de son, de lieux emblématiques (San Francisco, Dubaï, Londres…) et des voitures qui deviennent aussi célèbres que lui.
Pourquoi la Focus est devenue l’arme de Ken Block
On aurait pu imaginer Ken Block en Lancer Evo ou en Subaru pour toujours. D’ailleurs, au début, il roulait en Subaru Impreza WRX STI. Mais Ford est arrivé avec un chèque… et surtout une base technique très intéressante.
La Ford Focus, à la base, coche plusieurs cases pour ce genre de délire :
- Plateforme compacte : empattement court, agile, parfaite pour les enchaînements rapides.
- Train arrière bien fichu : multibras, réputé pour son équilibre, même sur les versions civiles.
- Gamme sportive crédible : Focus ST puis Focus RS, déjà connues des passionnés.
- Image à construire : Ford avait tout intérêt à donner du caractère à sa compacte face aux Golf GTI, Mégane RS, etc.
Avec Block, Ford a vu une vitrine mondiale pour vendre du rêve “RS” et relier l’image du rallye à une auto qui, en réalité, emmène surtout les gamins à l’école.
La première vague : Focus RS Mk2 et naissance de la “Hoonigan Focus”
La première Focus qui marque l’ère Block, c’est la Focus RS Mk2 (génération 2009–2011), dans une version de rallye et de gymkhana profondément modifiée.
Sur la route, cette RS c’était déjà :
- un 5 cylindres 2.5 turbo d’origine Volvo
- 305 ch et 440 Nm en sortie d’usine
- traction avant, gros différentiel autobloquant
- un châssis très joueur mais aussi assez brutal pour le quotidien
Chez Block, on passe dans une autre dimension :
- Préparation moteur : largement au-dessus des 300 ch, on parle plutôt de 350–400 ch (et plus, selon les spécifiques de rallye).
- Transmission : quatre roues motrices pour encaisser la puissance sur terre, gravier, asphalte.
- Allègement massif : arceau, baquets, intérieur vidé, tout ce qui ne sert pas à aller vite dégage.
- Freinage et suspensions racing : gros étriers, disques ventilés/perforés, combinés réglables, géométrie adaptée au drift.
Ce n’est plus vraiment une Focus. C’est un proto déguisé en Focus. Mais visuellement, l’effet est là : tu reconnais la compacte bleue/verte Ford, tu vois ce qu’elle est capable de faire, et ton cerveau fait le raccourci avec la RS du catalogue.
Focus RS RX : la compacte qui met des claques aux supercars
Le gros basculement, c’est avec la Focus RS RX, basée sur la Focus Mk3 (2015‑2018), développée pour le championnat du monde de rallycross (FIA World RX) et pour Gymkhana 8 et 9.
Là, on quitte définitivement le territoire “préparation poussée” pour entrer dans la catégorie “monstre de laboratoire”. Sur le papier :
- Moteur : 2.0 turbo quatre cylindres, dérivé d’un bloc EcoBoost, mais préparé à un niveau qui n’a plus rien à voir avec la série.
- Puissance : environ 600–650 ch.
- Couple : plus de 800 Nm.
- Transmission : 4 roues motrices, avec différentiel central et différentiels avant/arrière calibrés pour accepter énormément de glisse.
- Boîte : séquentielle de course, palettes ou levier type WRC.
- Poids : autour de 1200 kg, soit un rapport poids/puissance qui ridiculise à peu près tout ce qui roule sur route ouverte.
- 0 à 100 km/h : environ 2 secondes sur terre, donc encore plus violent que beaucoup de supercars sur le sec.
Le châssis est élargi, la carrosserie est en matériaux composites, l’aéro est pensée pour appuyer en glisse, et tout l’habitacle est réduit à l’essentiel : volant, harnais, extincteur, commandes. Rien de superflu.
Dans Gymkhana 8 (tourné à Dubaï) par exemple, la Focus RS RX devient une sorte de jouet télécommandé à l’échelle 1 : elle enchaîne les donuts autour de voitures de luxe stationnées, drifte à quelques centimètres des murs et des camions, se lance à pleine balle dans des avenues désertes entre des gratte-ciel.
Qu’est-ce qui rend cette Focus si efficace en gymkhana ?
Au-delà de la puissance brute, il y a trois gros ingrédients qui font de la Focus de Block une arme de gymkhana :
- Un empattement compact : plus l’auto est courte entre les essieux, plus elle pivote facilement. C’est crucial pour les 180° et 360° ultra-serrés.
- Une transmission intégrale ultra-réactive : l’ingénierie derrière le couple envoyé à chaque roue permet à Block de planter l’avant et de faire glisser l’arrière avec une précision chirurgicale.
- Un setup châssis orienté drift : carrossage, pincement, barres antiroulis, tout est réglé pour accepter des angles de dérive énormes sans partir en toupie.
Et derrière, il y a surtout un point souvent oublié : la fiabilité. Une auto de gymkhana encaisse :
- des surchauffes moteur et freins
- des coups de volant violents
- des transferts de masses ultra-brutaux
- des pneus massacrés en quelques minutes
Si le bloc, la boîte ou la transmission ne tiennent pas la séance, tu n’as pas de vidéo. Ford et les équipes de préparation (M‑Sport, Hoonigan Racing Division) ont donc construit une Focus qui, sous stéroïdes, restait capable d’enchaîner les prises sans casser à tout-va.
Ce que Ken Block a changé pour l’image de la Focus RS
Côté marketing, Ford a tout de suite compris le filon : chaque fois que tu voyais Block balancer sa Focus RX à 150 km/h de travers entre deux containers, tu pensais à la Focus RS de série exposée en concession.
Et la RS Mk3, justement, reprenait des choses très parlantes pour les passionnés :
- Un 2.3 EcoBoost de 350 ch.
- Quatre roues motrices avec un différentiel arrière vectorisant le couple (torque vectoring).
- Un mode “Drift” officiellement assumé par Ford, inspiré des délires gymkhana.
- Une image “Hoonigan‑compatible” avec des couleurs vives, des packs esthétiques, etc.
Évidemment, une RS de série n’est pas une RS RX de rallycross. Mais pour le conducteur lambda, l’impact est là :
- Tu t’intéresses à la Focus RS parce que tu l’as vue dans une vidéo de Block.
- Tu te dis que, même à 80 km/h sur une route de campagne, tu as un petit bout de ce monde-là sous les fesses.
- Tu acceptes plus facilement le prix, la conso, l’assurance, parce que tu n’achètes pas juste une compacte : tu t’achètes un symbole.
Concrètement, ça donne quoi si on compare Focus de Block et Focus de série ?
Pour remettre les choses au clair, voilà un comparatif très simple :
- Puissance :
- Focus RS Mk3 de série : 350 ch
- Focus RS RX : 600–650 ch
- Transmission :
- RS de série : 4×4 avec système électronique orienté efficacité route/circuit
- RS RX : 4×4 mécanique de course, réglée pour la glisse et les départs catapultés
- Usage :
- RS de série : tu peux aller au boulot avec, rouler sous la pluie, partir en vacances (en fermant un peu les yeux sur le budget carburant)
- RS RX : inutile d’espérer passer un CT, rouler sur route, ou faire tes courses… c’est une auto de course pure et dure
- Entretien :
- RS de série : coûts élevés, mais gérables si tu as l’habitude des sportives (pneus, freins, embrayage, conso)
- RS RX : révisions ultra-fréquentes, ouverture moteur/boîte régulière, pièces très chères et spécifiques
En gros, la Focus RS de Ken Block et la tienne ont un air de famille, mais elles ne vivent pas dans le même monde. La première est une vitrine technologique et marketing, la seconde reste une sportive routière, utilisable tous les jours si tu acceptes ses défauts.
L’héritage pour les passionnés : qu’est-ce qui reste en 2024 ?
Ford a arrêté la Focus RS et la Focus thermique en Europe, sous la pression des normes CO₂ et de la transition électrique. Donc non, tu ne pourras plus commander une Focus RS neuve en concession et espérer faire ton Ken Block au rond-point du coin (et c’est pas plus mal pour les bordures…).
Mais l’héritage est bien là :
- Les Focus RS Mk2 et Mk3 d’occasion : très recherchées, parfois maltraitées, il faut être très sélectif :
- vérifier l’historique complet
- surveiller les préparations moteur douteuses
- faire attention aux autos qui ont fait beaucoup de circuit
- Les Focus ST : plus raisonnables mais déjà très plaisantes. Moins de puissance, mais un châssis vivant et des coûts d’usage moins violents.
- L’influence sur d’autres modèles Ford :
- Fiesta ST : petite bombe très joueuse, esprit “Hoonigan light”.
- Puma ST : même bloc que la Fiesta ST, un SUV mais avec un vrai caractère.
- Les modes “drift” et “fun” :
- On les retrouve aujourd’hui sur pas mal de sportives, toutes marques confondues.
- Ils ne sont pas nés avec Ken Block, mais il a clairement contribué à les populariser.
Pour un conducteur lambda, l’apport principal, c’est ça : des voitures de série qui assument davantage leur côté joueur, sans se cacher derrière des discours aseptisés. Ford n’a pas eu peur d’écrire “Drift Mode” sur un bouton. Sans l’aura médiatique de la Focus de Block, ce genre de choix marketing aurait été beaucoup plus risqué.
Ken Block, Ford et la fin d’une époque
La collaboration entre Ken Block et Ford a duré plus de 10 ans. Elle a donné naissance à plusieurs Focus de gymkhana, mais aussi à la Mustang Hoonicorn, au F‑150 RaptorTRAX, etc.
En 2021, Block a quitté Ford pour s’orienter vers d’autres marques (Audi notamment, avec des projets électriques spectaculaires). Et en 2023, son décès en motoneige a mis un terme brutal à cette aventure humaine et sportive.
Pour Ford, la Focus de Block reste une carte de visite géante :
- des centaines de millions de vues cumulées sur les vidéos Gymkhana
- une visibilité mondiale que même un budget pub classique n’aurait jamais égalée
- un capital sympathie énorme auprès des jeunes passionnés
Pour les fans de la Focus, ça restera l’âge d’or : celui où une compacte à hayon pouvait devenir, avec quelques (gros) millions de dollars et beaucoup d’ingénierie, une machine capable de ridiculiser en image les supercars les plus chères.
Et toi, qu’est-ce que tu peux en tirer, aujourd’hui ?
Si tu es en train de lire ça, tu n’es probablement pas en train de configurer une Focus RX de 600 ch pour faire un tournage dans un port industriel. Mais tu peux quand même retenir quelques éléments concrets :
- Une bonne base, ça change tout :
- La Focus, même en 1.0 EcoBoost de location, repose sur un châssis sérieux.
- C’est ce qui explique qu’elle encaisse aussi bien les versions ST et RS, et même les délires Hoonigan.
- Châssis avant puissance :
- Les préparateurs sérieux commencent par les freins, les suspensions, les pneus.
- Les 600 ch de Block ne servent à rien sans un châssis au niveau.
- Les vidéos gymkhana ne sont pas un tuto de conduite :
- Tout est répété, sécurisé, encadré, et tourné avec des autos dédiées.
- Essayer de copier ça sur route ouverte, c’est juste une mauvaise idée.
- L’ADN reste dans les versions routières :
- Si tu trouves une Focus ST ou RS propre, tu retrouves une partie de cet esprit : châssis vivant, train avant précis, plaisir de conduite.
- Et tu peux en profiter sans avoir besoin de fermer une ville entière et d’aligner une équipe de 50 personnes de production vidéo.
En résumé, la Ford Focus de Ken Block, c’est l’exemple parfait d’une compacte banale devenue icône, non pas parce qu’elle est née “supercar”, mais parce qu’elle avait une base solide qu’on a poussée à l’extrême. Et c’est exactement ce qui fait qu’aujourd’hui encore, une belle Focus ST ou RS bien entretenue reste un choix très pertinent pour qui cherche une voiture fun, efficace, et avec un vrai patrimoine sportif derrière son badge.
